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Poison. L’austérité ne démontre pas son efficacité, pourtant elle continue d’intéresser les politiciens et la Troïka (FMI, BCE, Commission). Partout en Amérique latine et du Sud, en Grèce, en Espagne et ailleurs, de telles mesures échouent.

Plus un mal qu’un remède. L’austérité séduit une partie de la classe politique et les institutions internationales. FMI, en tête de peloton, malgré un léger « virage ». Amérique latine, Amérique du Sud, Grèce, Espagne, Finlande, Portugal, Chypre et ailleurs, sont des exemples où l’austérité est un échec et sur lesquels il convient de revenir.

Grèce, l’actualité déchirante

Bilan de l’austérité ? Catastrophique. Une étude de la fondation Hans Böckler souligne l’explosion des impôts des plus pauvres. Bond de 337%. Concernant les plus riches, la hausse s’élève à 9%. Comparaison n’est pas raison, mais là, c’est vertigineux. Depuis le commencement de la crise, les impôts directs ont augmenté de 53%. 22%, pour les impôts indirects. Et la santé ? Des chercheurs grecs et américains ont mis en évidence la flambée des suicides. Atteignant 35,7% sur les mois qui suivent les nouvelles mesures d’austérité, en juin 2011, décidées par le gouvernement socialiste de Papandréou. Mai et juillet 2012 voient les compteurs s’affoler, affichant respectivement 62 et 64 suicides par mois. En réalité, tous les compteurs déraillent à cette période. Taux de mortalité par homicide en progression de 27,6% entre 2007 et 2009. Augmentation des cas d’infection par le VIH de 57%, sur les années 2010 et 2011. Et en 2015, le mal ronge encore avec un chômage à plus de 25%. Les financements publics pour les hôpitaux fondent, nombre d’entre eux ferment. Et avec cette conjoncture, celles et ceux des grecs privés d’emploi et d’assurance se détourent des hôpitaux pour se rendre dans les dispensaires sociaux. Mais l’austérité, nous dit-on, ça fonctionne.

Avant l’accession au pouvoir de Syriza, la Commission européenne, le 23 avril 2014 avait salué l' »excédent primaire » dégagé par la Grèce de ses comptes publics. Encouragement incongru vu la situation dépeinte mais aussi trompeur. Les statisticiens européens avaient retranché de la comptabilité, des dépenses comme les aides aux banques grecques. Et l’excédent si applaudi était en fait amputé des arriérés de paiement de l’Etat au secteur privé, pour 2013. Une « méthodologie spécifique à la Grèce »… Et dire que le FMI a toujours su qu’austérité ne rime pas avec croissance.

Espagne, l’austérité ne fait pas tout

Comment expliquer l’envol de la croissance espagnole ? Grâce à l’austérité ? Pas forcément. La reprise des exportations est essentiellement du au recul du coût du travail, de 5 %selon Eurostat entre 2010 et 2014, alors que la productivité progressait d’autant. Améliorant la compétitivité-coût et favorisant mécaniquement les exportations de 4,2% en 2014, selon la Banque d’Espagne. A ce titre, le rythme de croissance des exportations espagnoles est inférieur à celui moyen des dix dernières années d’avant crise. A savoir 7,69%. Pour la Banque d’Espagne, la contribution nette du commerce extérieur à la croissance a été négative en 2014 (de 0,8 point). C’est donc la baisse des coûts, le facteur explicatif, non la contribution des exportations. Quant à la diminution du chômage, ça s’explique tant par l’émigration des Espagnols que par la successions de contrats précaires. De fin 2012 à fin 2014, la proportion d’emplois temporaires est passée de 22,8% à 24,2%. L’emploi à temps partiel a cru de 5,3%, en 2014, l’emploi permanent de seulement 0,4%. Pas sûr que cela induise une poussée très stable de la consommation. A côté de ce chômage, le pays traverse une ère inquiétante de pauvreté. D’après une étude publiée par l’Institut national de la statistique espagnol (INE), le 26 mai 2015, un quart des ménages vivaient sous le seuil de pauvreté en 2013 (22,2%, contre 20,4% l’année précédente). Au même titre, les revenus moyens des ménages ont continuellement diminué depuis 2008, selon l’INE, passant de 30 045 euros en 2008 à 26 154 euros en 2013. Concernant les résultats positifs, l’austérité n’est pas seule responsable. Puisque le gouvernement de Mariano Rajoy, entre autres choses, a rétabli une prime de Noël pour les employés de la fonction publique en 2014.

Finlande, l’enlisement

La Finlande a connu trois ans de récession, de 2012 à 2014 inclus. Pour s’en sortir le pays a choisi l’austérité. Lâché par les piliers de son économie. Nokia, fierté nationale qui pouvait apporter jusqu’à un quart de la richesse du pays, a loupé le virage du smartphone et s’enlise dans les difficultés. Deuxième pilier, l’industrie papetière. Qui se vide de ses emplois et fait face à une crise de la demande. Le client privilégié de la Finlande fait lui aussi grise mine, perturbant plus encore l’économie du pays. En effet, la Russie est affectée par les sanctions de l’Union européenne. L’austérité se révèle impropre à la sauvegarde des trois piliers. Seule donnée qui a permis de maintenir provisoirement la consommation, c’est la hausse généralisée des salaires avant la crise de 2007. Depuis plus rien ne va, désinvestissement, chute de la compétitivité relative et situation susceptible de perdurer vu l’anémie de l’économie mondiale et l’impossibilité de pratiquer une dévaluation monétaire, puisque le pays fait partie de la zone euro.
Portugal, la pauvreté comme horizon
Au bord de la faillite, le Portugal avait obtenu en 2011 un prêt international de 78 milliards d’euros. En contrepartie, le gouvernement a imposé une sévère cure de rigueur, taillant dans les salaires, retraites et prestations sociales. Affranchi depuis 2014 de la tutelle des créanciers internationaux, le pays a réussi à redresser son économie. A quel prix ? Le taux de pauvreté des moins de 18 ans a bondi à 25,6% en 2013 contre 24,4% l’année précédente, selon l’Institut national des statistiques. Sur l’ensemble de la population, 19,5% des Portugais étaient considérés pauvres en 2013, un chiffre supérieur à celui de 2012 (18,7%).
Chypre, la ruée vers la formation
A Chypre, l’austérité ayant fait ses dégâts, il a fallu adoucir la cure. C’est en ce sens que le parlement chypriote a voté, en 2013, une loi prévoyant la baisse de loyers, allant jusqu’à 20%. Insuffisant toutefois pour éviter les manifestations hostiles à l’austérité, entre 2013 et 2015. La réponse au chômage ? C’est la formation. Des plans d’insertion permettent aux jeunes diplômés d’acquérir une expérience en entreprise pendant six mois avec une indemnisation de 500 euros. D’autres formations liées aux métiers de l’industrie gazière ont aussi vu le jour.
Lettonie, l’austérité « douce »
Le cas letton, édifiant. Une austérité étalée de 2008 à 2012, loin des aboiements de la Troïka pour qui seule une ponction brutale est viable. Les perfusions du FMI et de l’UE adoucissent l’austérité. Mais l’envers de la « réussite » lettonne, c’est, selon l’économiste Paul Krugman, le recul des importations plus qu’une hypothétique stimulation des exportations et l’émigration accélérée facilitant le reflux du chômage. En décembre 2011, Mark Weisbrot et Rebecca Ray, chercheurs américains du CEPR de Washington, démontent les présupposés de la Troïka sur l’austérité. D’après leur étude, en 2009 et 2010 il n’y aurait pas eu d’austérité budgétaire de grande ampleur à tous les étages. Des mesures « sociales » ont été prise également. L’allongement de l’allocation-chômage et le programme « 100 lats » qui propose un emploi à 100 lats par mois dans le service public sur six mois.
Des vieux cobayes, Amérique latine et du Sud et Afrique
L’Amérique latine et celle du Sud ont été des laboratoires pour les politiques d’ajustement. Le besoin de financer le service de la dette a accéléré l’intrusion du FMI et de la Banque mondiale dans la gestion des pays. Le Chili du général Pinochet a joué un rôle pionnier en matière de dérégulation et privatisations. L’expérimentation s’est exportée au Mexique, en Equateur, en Argentine (endettée suite à la dictature de la junte militaire de Videla) etc. Ce qu’on appelle le consensus de Washington (FMI, Banque mondiale et le département du Trésor américain) a plongé cette Amérique dans un puits sans fond. En 1980, 120 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté. Dix ans après, ce sont 220 millions de personnes.

Autre continent. L’Afrique. Pour René-Jacques Lique, ex journaliste à l’AFP, auteur d’une biographie sur Robert Mugabe et fin connaisseur du Zimbabwe, le FMI et la Banque mondiale ont aussi fait du Zimbabwe un cobaye. Dès 1992, les deux institutions ont ficelé un plan d’ajustement structurel. Les dépenses sociales ont été revues à la baisse, réduction de salaires du personnel soignant, du corps enseignant et des fonctionnaires.

L’austérité, sans contre-poids ni étalement dans le temps mène à l’impasse. Les prix Nobel d’économie le répètent. Les Etats ne sont pas les ménages, immortels, ils empruntent constamment pour rembourser leur dette.

Florian Maroto