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1998/ Jacquet, la surprise du chef

©FranceInfo

Jusqu’à la Coupe du monde 98, une liste pour la phase finale d’une compétition internationale c’est 22 joueurs.  L’annonce des 22 Français convoqués se fait via un communiqué de la FFF donné à l’AFP ou lors d’une conférence de presse.

Aimé Jacquet profite de l’organisation du Mondial dans l’hexagone pour bousculer les codes : le 5 mai 1998 à Clairefontaine, le sélectionneur français livre sa liste, première à être diffusée en direct à la télévision. Autre nouveauté, il annonce 28 joueurs, contrairement à 22 habituellement.

Jacquet détermine donc un groupe élargi, avant d’évincer six joueurs au dernier moment, après un stage de préparation à Tignes, et quelques jours seulement avant le début de la compétition. Dans un scénario digne de Koh-Lanta, le sélectionneur convoque six joueurs dans sa chambre en pleine nuit.

Les 6 « bannis » de France 98 ©Europe1

Les malheureux élus sont Nicolas Anelka, Sabri Lamouchi, Martin Djetou, Pierre Laigle, Lionel Letizi et Ibrahim Ba. La demande de Jacquet de passer une dernière nuit à Clairefontaine et de prendre le petit-déjeuner avec le groupe essuie un refus catégorique.

Afin d’échapper à l’humiliation publique, tous décident de partir pendant la nuit en taxi. Une cicatrice qui ne se refermera jamais puisqu’ils ont vu le groupe France soulever le saint graal des footballeurs le 12 juillet 1998.

“Ce qui est terrible dans la vie, c’est quand ton destin ne tient pas par rapport a ton libre arbitre, c’est quand quelqu’un choisi pour toi » explique Karim Nedjari. Si l’histoire a donné raison au sélectionneur, le traumatisme est toujours présent chez les 6 maudits.

Lamouchi partait loin sur des chemins de montagne lors des matchs des Bleus et a refusé le poste de sélectionneur des espoirs. Martin Djetou a traversé une longue déprime et refusé de revivre cette situation en 2000. Anelka a été le maudit des Coupes du monde qui ont suivies. Ibrahim Ba a vu sa carrière être brisée et en veut toujours à Jacquet… Pour ces joueurs, 66 millions de français ont été champions du monde, sauf eux” précise Karim Nedjari.

2000/ Roger Lemerre: l’addition

© Maxppp

Pour l’Euro 2000, Roger Lemerre prend lui aussi 60 millions de français à contre-pied. Au lieu de retrancher comme son prédécesseur, il additionne, au fil de la fin de saison en club de ses joueurs. Alors que la presse s’attend à une liste de 22, le sélectionneur ne livre que 12 noms, via un fax à l’AFP, pour un premier « stage d’oxygénation » à Tignes.

Le sélectionneur n’appelle qu’un réserviste, le défenseur Christanval, pour pallier les incertitudes, un rôle refusé par Djetou, en balance avec Christophe Dugarry et ne voulant pas revivre le traumatisme de 98.

Lemerre construit sa liste comme un puzzle. Il élargit son groupe à 18, sans Christanval, pour le deuxième stage, à Clairefontaine, puis s’ajouteront enfin Thuram et Blanc, puis Karembeu et Anelka.

Vainqueurs de l’Euro, Lemerre procède de la même manière pour le Mondial 2002. Il convoque d’abord huit joueurs et en appelle ensuite 13 autres. Cette  liste sera complétée par Zidane et Makelele, finalistes de la Ligue des champions avec le Real Madrid. Il s’agit là de la première liste des 23.

2004-2010/ Le calme avant la tempête

©AFP

Après le fiasco de 2002, Jacques Santini, sélectionneur éphémère,pose clairement la situation. Il désigne 23 joueurs et 18 réservistes en cas de blessure de l’un des 23 convoqués.

Pour le Mondial 2006, Raymond Domenech choisit la continuité et donne lui aussi une liste de 23 noms en direct sur Téléfoot. Avec une surprise retentissante, la sélection de Pascal Chimbonda. Hormis cela, l’annonce reste somme toute classique sur le fond, à deux détails près de communication.

Le 1er est dû à une faute de TF1, qui diffuse la conférence de presse et qui en filmant de trop près un téléviseur posé de biais, prend le sélectionneur de court en diffusant la liste des joueurs alors qu’il est en train de s’exprimer.

Après avoir fini d’énoncer sa liste, Domenech dit quelques mots sur les gardiens et la défense, mais rien sur le milieu et l’attaque. Puis s’en va, sans répondre à aucune question.


La raison ? Un imbroglio dû à un contrat entre la Fédération française de football et l’opérateur SFR. Le sélectionneur donnera donc, un peu plus tard, l’exclusivité de ses explications dans une vidéo diffusée par SFR. Il fera son « mea culpa » une semaine plus tard.

“Toc,toc,toc c’est Raymond !”

Après une Coupe du monde réussie malgré la défaite amère en finale, Raymond Domenech surprend encore pour l’Euro 2008 en annonçant 30 joueurs, en raison d’incertitudes.

Il reprend la méthode Jacquet et il faut donc en “éliminer” 7. Raymond Domenech attendra le dernier moment pour la réduire à 24, puis à 23.  Le 28 mai à Tignes, chaque joueur est prié d’attendre sagement dans sa chambre le passage du sélectionneur.

“Le coach frappe à la porte de sept joueurs pour leur signifier leur départ: Ben Arfa, Cissé, A. Diarra, Escudé, Flamini, Landreau et Mexès. Les recalés repartent par hélicoptère dans une scène qui rappelle  1998, mais cette fois-ci à la vue de tous. Ils ont été traumatisés et Landreau en particulier” explique Karim Nedjari.

Alou Diarra et Hatem Ben Arfa font partie des 7 à prendre l’hélicoptère ©Le Monde

Domenech passe au texto

Malgré la déroute de 2008 et sa cultissime demande en mariage, Raymond Domenech est toujours en poste pour la Coupe du monde en Afrique du Sud.

S’il assure avoir retenu les leçons de 98 et de 2008, Raymond surprend encore son monde en annonçant 30 joueurs. Maître de l’innovation, il tient la première liste diffusée en direct dans le journal de 20h de TF1.

Pendant le stage à Tignes, théâtre habituel des dramaturgies des Bleus, il en élimine six et par téléphone cette fois: Ben Arfa, Briand, Fanni, M’Vila, Rami et Landreau, encore. Un mal pour un bien, quand on connaît la suite.

Blanc et Deschamps: éviter le traumatisme 98

©L’équipe

Après sa belle expérience bordelaise, Laurent Blanc reprend un navire bleu à la dérive. Nouveau sélectionneur donc nouvelle méthode. L’ex-entraîneur du PSG est peut-être celui qui s’est le plus compliqué la tâche.

“Laurent Blanc a été très marqué par l’épisode de Clairefontaine. Il a été l’un des seuls à prendre des nouvelles des 6 “maudits” pendant le Mondial 98. Il voulait à tout prix éviter de répéter cela” explique Karim Nedjari.

Il procède donc un peu comme Roger Lemerre mais son puzzle est beaucoup plus complexe. Il convoque d’abord 12 joueurs évoluant à l’étranger puis 15 joueurs de Ligue 1 une semaine après. Une liste de 25 complexe dont sortiront au dernier moment Yoann Gourcuff et Yanga M’biwa.

Deschamps le pragmatique

Pour le Mondial 2014, Didier Deschamps annonce une liste de 23 noms plus sept réservistes. Pour éviter le traumatisme de 1998, il donne une liste de 23 dès le départ, afin d’insuffler le bon état d’esprit, ne pas créer d’insécurité dans le groupe.

Les sept réservistes participent au premier stage de préparation. Trois d’entre eux iront au Brésil: Cabella, Schneiderlin et Ruffier, à la place de Ribéry, Grenier et Mandanda, blessés.Tous savent à quoi s’attendre. Moins bien pour le suspense, mais meilleur pour l’ambiance du groupe.

 “Il y’a beaucoup de similitude entre Didier Deschamps et Aimé Jacquet : Dans leur esprit c’est 11 titulaires 5 remplaçant ponctuels + 4 ou 5 compagnons de voyage , qui joueront par accident. Deschamps préfère sacrifier le talent à la cohésion, il préfère le solidaire au solitaire” souligne Karim Nedjari.


Hormis l’affaire Benzema, la liste pour l’Euro 2016 n’a rien de nouveau. C’est exactement le même schéma qu’en 2014 : 23 joueurs appelés, et une liste de sept réservistes déterminés à l’avance.

Pour la Coupe du monde qui débute dans moins d’un mois, Deschamps a donné une liste de 23. Seule nouveauté, on ne parle plus de réservistes, mais de 11 suppléants priés de se préparer de leur côté avec un programme athlétique à suivre.

Même si l’expérience récente montre qu’il y’a eu de nombreux forfaits de dernière minute lors d du Mondial 2014 et de l’Euro 2016, Adrien Rabiot a d’ores et déjà refusé ce statut, prenant un sacré risque pour la suite de sa carrière internationale, comme le craint Karim Nedjari.

Alexis Duceau et Jérémy César