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« Je t’attends », « j’en ai marre d’attendre », « j’ai attendu pour rien », « attends-moi »… Autant d’expressions révélatrices du temps passé à attendre, ou plus exactement du temps passé à avoir l’impression d’attendre. Dans une société qui érige l’instantanéité en grande prêtresse des temps modernes, l’attente est une contradiction. Sommes-nous devenus intolérants à la moindre petite minute perdue ou courons-nous après un luxe irrémédiablement perdu ?

« J’suis en retard, j’suis en retard » !

Le lapin blanc d’Alice au Pays des Merveilles préfigurait sans s’en rendre compte une civilisation axée autour de deux constantes : rapidité et efficacité. Attendre est une perte de temps. On n’attend plus les pizzas, elles viennent à nous. On anticipe les retards des trains, métros et autres moyens de transport grâce à une multitude d’applications très appliquées pour nous signifier notre perte de temps à venir histoire de devancer le retard pour éviter d’attendre. Dit de cette façon, c’est absurde ; c’est pourtant une réalité en 2018.

Peut-être a-t-on fini par oublier que l’attente est (ou « était » pour les plus pessimistes ou réfractaires) aussi une chose agréable. Attendre patiemment quelqu’un à un rendez-vous. Délicieuse angoisse de savoir si il ou elle viendra.

Encore une minutes ? Deux ? Dix ?

Aujourd’hui on tue l’attente avant même que le lapin d’Alice n’ait eu le temps de sortir de son terrier. On communique sa position exacte et son horaire d’arrivée. En cas de malheureux oubli, une application pas toujours appliquée se charge de nous rappeler à l’ordre.
Malheur à celui qui n’avertirait pas de son arrivée imminente. Il serait immédiatement taxé d’un « t’es où ? » instantanément transmis par notre plus fidèle donneur d’ordres, notre bien-aimé smartphone.

Une chose reste cependant inexpliquée. A force de tuer l’attente pour éviter de tuer le temps, nous sommes finalement toujours en retard…

Magali Menin