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En 30 ans, la population des insectes pollinisateurs a diminué de près de 80%. Un constat alarmant d’autant qu’une disparition définitive des butineuses aurait de graves conséquences. Décryptage.

Parasites, pollution, frelons asiatiques… autant d’éléments qui déciment aujourd’hui les colonies d’abeilles du monde entier. Alors que l’Assemblée Nationale a adopté mardi 2 octobre le projet de loi #EGAlim qui étend l’interdiction des néonicotinoïdes en France afin de protéger la biodiversité des abeilles, de nombreux apiculteurs regrettent le rendez-vous manqué autour de la question du glyphosate. « C’est une satisfaction mais il reste encore beaucoup à faire » insiste le syndicat national des apiculteurs français (UNAF).

En France, la mortalité des abeilles a doublé en l’espace de 40 ans. Miguel Vercruyce est apiculteur depuis dix ans dans le Loiret. Comme beaucoup, il constate une diminution permanente de ses travailleuses. Aujourd’hui, il manquerait l’équivalent de 13 millions de colonies en Europe. « Je renouvelle mon cheptel de 30% chaque année pour compenser les pertes» confie l’apiculteur. « Si demain j’arrête de remplacer mes colonies, je perds au moins la moitié de mes ruches» déplore t-il. « Il faut une réelle prise de conscience de la part du gouvernement, on court à la catastrophe écologique et sanitaire si on continue à faire l’autruche. Plus d’abeille ça veut dire plus de pollinisation » s’indigne l’UNAF.

“Une tragédie écologique”

Pourtant, la pollinisation est un phénomène essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes. Aujourd’hui 80% des plantes et fleurs de la planète sont pollinisées par des insectes , et parmi celles-ci environ 85% le sont par les abeilles. Ce pourcentage atteint 90% pour les arbres fruitiers. « Une disparition immédiate et précoce de ces travailleuses serait une tragédie écologique » appuie Yves Le Conte, directeur de l’unité de recherche Abeilles et Environnement à l’INRA. De nombreux fruits et légumes dépendent directement du travail des butineuses et certaines plantes, à l’image de la « gueule de loup », ne peuvent se reproduire sans les abeilles. « Il faut qu’elle ait une masse suffisante pour pouvoir se rendre au coeur de la fleur et la féconder. Sans ces insectes pas de reproduction, même avec le vent, à terme cette plante ne survivrait pas » explique K. Mesmeur, professeur de sciences.

Si les fruits et légumes pourraient bien disparaitre de notre alimentation en cas de scénario catastrophe, de nombreux produits de consommation seraient également affectés. Café, épices, cacao, oléagineux ou encore produits transformés (confiture, confiseries, etc); tous dépendent de l’activité des butineuses. Ces dernières jouent un rôle déterminant dans le cadre d’une alimentation variée et équilibrée, et apparaissent comme vitales pour l’être humain. Selon l’ONU, sur les 100 espèces végétales qui fournissent 90% de la nourriture dans le monde, 70% dépendent ainsi des abeilles. « Sans elles, un repas se résume aux céréales comme le blé, le maïs, ou du riz qui sont des cultures auto-fécondes et se passent donc de pollénisation » précise l’apiculteur Miguel Vercruyce. Une alimentation bien monotone en somme.

L’agriculture et l’élevage en danger

Au delà des conséquences écologiques, la surmortalité des travailleuses pourrait également avoir d’importantes répercussions économiques. Selon un rapport publié en novembre 2016 par le Commissariat général au développement durable, l’extinction des espèces butineuses et des abeilles coûterait à termes entre 2,3 et 5,3 milliards d’euros à la France. En effet, la valeur de la pollinisation dépasse 20% de la valeur totale de la production agricole au sein de 10 départements du sud de la France.

Source : UNAF

À l’échelle internationale, 5 à 8% de la production agricole mondiale est directement attribuable à la pollinisation pour un montant de 235 à 577 milliards de dollars, selon la Fondation pour la recherche sur la Biodiversité. Des chiffres conséquents qui laissent transparaître la fragilité de l’économie agricole sans la présence des abeilles. Les exploitations agricoles seraient ainsi partiellement amputées. « Pour donner un exemple concret, la production de chocolat serait divisée par trois sans les abeilles, idem pour les fruits à coques », confie K. Mesmeur.

En plus des fruits et légumes, c’est toute la filière d’exploitation animale qui pourrait aussi se retrouver en difficulté. Il existe une forte corrélation entre l’élevage et la pollinisation. La production de viande et de lait dépend en partie de ce processus puisque les animaux tels que les boeufs, les moutons ou les porcs, sont généralement nourris de plantes pollinisées.

Si certains envisagent des solutions alternatives comme la pollinisation à la main (très coûteuse et peu rentable), plusieurs élus comme la députée Sandrine Le Feur (LREM) ou le député européen Yannick Jadot (EELV) tirent la sonnette d’alarme. Ils rappellent la dangerosité du phénomène d’extinction des abeilles et invoque une prise de conscience. En attendant, les acteurs de la filière apiculture poursuivent leur mobilisation. Le prochain rassemblement est prévu pour le 13 octobre prochain à Quiberon.

Nadège Lapko