Enquête : Les réseaux sociaux, nouveau terrain de chasse des prédateurs sexuels

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Tik Tok, Facebook, Instagram ; avec l’expansion des réseaux sociaux le harcèlement s’installe de plus en plus sur internet. La pluralité des applications permet aux personnes mal intentionnées d’entrer facilement en contact avec de jeunes utilisateurs. De nouveaux outils s’offrent aux prédateurs de la toile qu’ils soient des personnalités influentes d’internet ou de simples anonymes.

 Mise de côté par ses camarades pour sa timidité et son surpoids, Julie était victime de harcèlement moral et physique de ses 9 ans jusqu’à ses 17 ans. “Les garçons me frappaient à la sortie. Ils me mettaient des gifles et me griffaient.” À l’âge de 13 ans, Julie, s’inscrit sur Facebook comme la plupart de ses camarades. Sur le réseau social, son calvaire s’est prolongé. “Même le soir, quand je pensais être enfin tranquille, on m’envoyait des messages avec des insultes”. Menaces physiques et groupes créés dans le seul but de la moquer viennent s’ajouter à ces messages que Julie devait subir quotidiennement.

Facebook n’est pas la seule application où le harcèlement se manifeste. Créée en 2014 sous le nom Musical.ly avant de changer de nom en 2018, l’application Tik Tok permet à ses utilisateurs de se mettre en scène face caméra sur fond musical. En France, Tik Tok représente 4 millions d’utilisateurs à majorité féminine (57%). Souvent mineures ses utilisatrices sont soumises à des commentaires explicites dû à une hypersexualisation rendue nécessaire pour être visibles. Danielle Cohn, américaine de 13 ans et star de l’application avec 11.7 millions d’abonnés a quitté l’école pour se consacrer à ses vidéos Tik Tok. Le revers de la médaille : des commentaires anonymes à caractère sexuel.

Barbara a elle aussi reçu des messages tendancieux sur Tik Tok. Cette collégienne de 13 ans s’est inscrit sur la plateforme comme ses amies, “Un peu pour faire comme tout le monde” dit-elle. Rapidement, plus de la moitié des commentaires tournaient autour de son physique : “Tu es très jolie”, “Tu as de belles formes” etc. Flattée par ses messages au départ, Barbara a rapidement déchanté “J’ai discuté avec quelques personnes en messages privés, ils voulaient que je leur donne mon numéro ou que je leur envoie des photos de moi dévêtue”. En fouillant à l’intérieur de l’application on se rend vite compte que nombreuses sont les jeunes filles à avoir été la cible de prédateurs sexuels sur Tik Tok.

Sur les 500 millions d’utilisateurs, la grande majorité d’entre eux sont mineures et âgé entre 9 et 13 ans et sur ces vidéos, beaucoup d’entre elles dansent de manière affriolante et sont peu vêtues. Sur ces vidéos, on peut remarquer en premier lieu de la moquerie, mais aussi des messages plus explicites. On peut recenser des centaines de messages à caractère sexuels sur les vidéos, d’autres demandent numéro de téléphones, Snapchat ou Instagram pour discuter en privé. Parfois, ces demandes se font sur Youtube où se trouvent des compilations “best of dance” de ces vidéos Tik Tok.

Spécialisée dans la diffusion de vidéos, Youtube cache donc une facette plus sombre. En 2017, 3.5 millions de français se rendaient chaques mois sur Youtube. Le 6 août dernier, Lucas ‘Squeezie’ Hauchard (12 762 977 abonnés) révélait les agissements de certaines stars de Youtube qui “profitent de la vulnérabilité psychologique de leurs abonnés” parfois jeunes. Sur internet le #BalanceTonYoutubeur fait suite à la publication de Squeezie. Plus de 15 000 tweets dans les 5 premières heures. Les dénonciations réalisées sur Twitter n’ont conduit à aucune condamnation. Cependant, le #BalanceTonYoutubeur a permis aux victimes de témoigner sur leur vécu face au harcèlement. Une prise de parole qui restait difficile à cause du traumatisme lié au harcèlement.

Selon le collectif “VS CyberH” , association qui lutte contre le cyber-harcèlement, cette situation est soumise à plusieurs facteurs.

Le profil des victimes serait souvent similaire : mineures, isolées socialement et peu soutenues par leur famille. De leur côté, les agresseurs seraient en position de supériorité de par leur âge, leur genre, leur statut social. Dans ce cas précis, le youtubeur jouit d’une visibilité et d’un pouvoir important dû à son nombre d’abonnés.

Dans ces conditions, la victime se sent inférieure à lui et ne remet pas en question ses paroles. Quand elle réussit enfin à s’exprimer, l’agresseur tente de la faire douter de son propre vécu par des manipulations mentales. Si des personnes remettent en cause son témoignage c’est encore pire, c’est passer sous silence des paroles déjà difficiles à partager.

Une analyse qui a été vérifiée avec Caroline, victime d’un youtubeur. Tout a commencé par des compliments de la part du vidéaste. “Quand on parlait, il faisait souvent des blagues vaseuses à connotation sexuelle.”

Peu sociable, la jeune fille voit cette conversation comme un refuge. Puis la manipulation s’installe : “Il avait peur que je rencontre d’autres garçons, il voulait me garder pour lui et m’éloigner des autres”. A l’époque, Caroline avait 14 ans et était fragile psychologiquement, chose dont a profité le youtubeur. “J’étais détruite psychologiquement et il était au courant, il l’a utilisé pour parvenir à ses fins”. Cette violence psychologique et parfois physique peut finir par avoir des répercussions sur les victimes.

Une longue période de harcèlement peut être vécue par les victimes comme un traumatisme comme nous l’explique Isabelle Ricci, infirmière psychiatrique à Genève. “Ce traumatisme, additionné à d’autres facteurs comme la prise de drogues peut mener à des états psychologiques inquiétants tels que la décompensation psychotique”. Cette pathologie est un état où la stabilité psychique est compromise. Elle peut se traduire par une forte paranoïa qui vient comme système de défense face au traumatisme vécu. Face à la décompensation psychotique liée au harcèlement, la meilleure solution reste la communication et le soutien aux victimes. La prévention sur internet est aussi sujet à l’amélioration.

Les applications commencent à être sous pression à cause des nombreuses affaires dont elles font l’objet. Youtube pour sa part a décidé de prendre des mesures “dans les mois qui viennent” en supprimant l’espace commentaires de la plupart des vidéos mettant en scène des mineurs.

La société ByteDance, détentrice de l’application tik tok n’a quant à elle toujours pas réagi aux différentes accusations dont elle fait l’objet. Par ailleurs l’Etat américain l’a même sanctionné par l’amende la plus élevée jamais donnée : 5.7 millions de dollars, pour violation de la vie privée d’enfants sur internet en collectant leurs données.