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Les « poumons de la planète » sont en piteux état. Une étude parue dans la revue scientifique Science avait montré que les forêts tropicales émettent désormais deux fois plus de CO2 qu’elles n’en absorbent. Cette situation est due en partie à la déforestation massive, mais aussi et surtout à la dégradation de ces milieux par les multiples activités industrielles et agricoles qui s’y déploient. Au Brésil, une certaine prise de conscience écologique avait permis de ralentir significativement le processus de déforestation à partir des années 2000. Mais depuis l’arrivée du nouveau président à la tête du pays en janvier dernier, la destruction de l’Amazonie a drastiquement augmenté. Les conséquences sont dramatiques, tant sur le plan environnemental que sur le plan humain

Mai 2019 : 739 km carrés de forêt décimés au Brésil

Le dernier pic de déforestation avait été atteint en 2004. Cette année là, ce sont plus de 27700 kilomètres carrés de la forêt équatoriale qui avaient été détruits. Depuis cette date, les efforts pour limiter la déforestation de cet espace avaient permis de stabiliser ce chiffre aux alentours des 7000 km carrés par an. Un ralentissement certain, mais loin d’être suffisant pour espérer endiguer le phénomène et stopper l’hémorragie. En effet, depuis 2004, la forêt amazonienne a perdu 3,4% de sa superficie.

Le Brésil, n’est évidemment pas le seul responsable de cette destruction. La forêt amazonienne s’étend en effet sur 8 pays différents. Cependant, 60% de sa surface se trouve sur le territoire brésilien.

Le pays est le principal acteur de la déforestation à l’échelle mondiale. Selon un rapport du World Ressources Institue, 12 millions d’hectares de forêts tropicales ont disparu de la surface de la Terre en 2018, dont 1,3 millions rien que pour le Brésil.

Malgré le ralentissement général observé depuis plus d’une décennie, les dégâts, souvent irréversibles, continuent de se multiplier au sein de ces espaces. Pire encore, avec l’arrivée de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil en janvier dernier, la déforestation semble gagner de nouveau en ampleur, et pourrait atteindre des proportions encore plus dramatiques à l’avenir. En Mai dernier, ce sont 739 km carrés de la forêt amazonienne qui ont été détruits au Brésil.

Bolsonaro : une politique aux conséquences désastreuses pour la forêt amazonienne

Dès son accès à la présidence le 1er janvier 2019, Jair Bolsonaro avait annoncé de nouvelles mesures mettant en péril la protection de la forêt amazonienne. Jusqu’à cette date, la démarcation des terres indigènes relevaient de la compétence de la fondation nationale des indiens (funai). Cet organisme avait à charge la cartographie et la protection des terres habitées par les peuples autochtones. Ces territoires étaient à alors à l’abri des activités agro-industrielles, de la déforestation et de toute activité pouvant en causer la dégradation.

Jair Bolsonaro a levé cette protection en transférant la responsabilité de ces territoires au ministère de l’Agriculture. Cette décision est particulièrement inquiétante quand on sait que la Ministre de l’Agriculture n’est autre que Tereza Cristina, une des figures majeures du lobby de l’agrobusiness et adversaire des défenseurs de l’écologie au Brésil. Cette nomination devrait permettre à l’agriculture bovine ainsi qu’à la culture du soja de s’y développer encore davantage, quand bien même ces deux activités fassent partie des principales causes de la déforestation.

Selon un rapport de l’ONG Amazon Watch rendu public ce 25 avril, le nouveau président brésilien a imposé de sévères coupes budgétaires au ministère de l’Environnement (MMA), qui a également fait l’objet d’importantes restructuration et transfert de compétences. Le MMA n’a plus le pouvoir de lutter contre la déforestation,et la gestion du service forestier brésilien a été confiée au ministère de l’Agriculture, complètement subordonné aux intérêts de l’agrobusiness comme nous l’avons déjà dit. Qui plus est, sous la nouvelle présidence, le ministre de l’Environnement a pris des mesures pour empêcher l’agence chargée de la lutte contre la fraude, IBAMA, de réprimer la criminalité environnementale. Les amendes pour crimes passés pourraient en effet être supprimées très prochainement.

Jair Bolsonaro a de plus prévu d’ouvrir de nombreuses terres amazoniennes à l’industrie minière. Outre le déboisement nécessaire à cette activité, l’exploitation minière provoque l’empoisonnement des terres et des eaux, ce qui n’est bien entendu pas sans conséquences sur le couvert végétal, et plus généralement sur les espèces vivant à proximité, ainsi que les communautés locales.

Enfin, le récent président avait annoncé, dès janvier dernier, un gigantesque plan d’urbanisation afin de « dynamiser » la région amazonienne, qu’il juge « désertique et improductive ». Parmi les chantiers annoncés, la construction d’un barrage de 1,5 kilomètre de long sur la rivière Trombetas, un affluent de l’Amazone, ainsi que le prolongement de la route nationale 163, sur une distance de près de 500km.

Connu pour son climatoscepticisme, Jair Bolsonaro a déjà exprimé son hostilité envers les politiques environnementales, qu’il considère comme un « luxe » et une entrave au développement économique du pays. Hors de question donc de limiter la déforestation au profit de la protection de l’environnement. Dans une lettre ouverte, adressée mardi 18 juin dernier à l’Union européenne, plus de 340 organisations de la société civile dénonçaient une augmentation de 54% de la déforestation en Amazonie en janvier 2019 par rapport à 2018 à la même période. Le début d’un « effet Bolsonaro » qui pourrait gagner en ampleur dans les mois et années à venir.

Des conséquences également désastreuses sur le plan humain

Si les conséquences environnementales de la déforestation sont relativement bien connues, on en oublie parfois l’impact humain. Au niveau local, les communautés indigènes en sont les premières victimes. Les activités dont nous venons de parler mettent en péril les territoires de ces populations ainsi que leurs modes de vie. Les peuples amazoniens sont depuis des décennies aux prises avec de grandes multinationales qui dégradent leurs ressources et leurs espaces de vie. Victimes d’expropriations ou tout simplement de la pollution induite par les activités de ces géants industriels, les communautés se retrouvent parfois dans l’incapacité de poursuivre leurs activités (agriculture, pêche, artisanat) et sont souvent contraintes d’être déplacées. C’est également leur santé qui est directement menacée par les pollutions diverses engendrées par les entreprises présentes sur place. La protection de ces espaces et des peuples qui les habitent, est donc une nécessité aussi bien pour préserver l’environnement que ces communautés fortement vulnérabilisées.

Avec l’élection de Jair Bolsonaro, la protection de ces populations a considérablement faibli, et la tolérance envers les actes de violences qu’elles subissent a augmenté. Dans leur lettre ouverte, les organisations signataires déploraient en outre, la mort de dirigeants communautaires et d’activistes suite à la fréquence accrue des attaques envers les territoires indigènes et les personnes qui les protègent. En février dernier, ce sont pas moins de 14 territoires indigènes qui auraient ainsi fait l’objet d’attaques, soit une augmentation de 150% depuis l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir.

A long terme, le bilan humain de la destruction de l’Amazonie pourrait s’avérer bien plus grave, et pourrait largement dépasser les frontières de la forêt elle-même (si ce n’est pas déjà le cas). Elle joue en effet un rôle majeur dans la régulation du climat à l’échelle mondiale. Elle produit 20% de l’oxygène de la planète, contient 20% des cours d’eau douce, et héberge 10% de toute la biodiversité. Les dommages qu’elles subit constamment et de façon croissante ne sont pas uniquement le problème des populations locales mais concernent l’ensemble de communauté internationale. Malheureusement Bolsonaro peut compter sur une diversité d’acteurs complices, tant sur son territoire qu’à l’étranger.

La nécessité d’un engagement fort de la communauté internationale

Dans son rapport, l’ONG Amazon Watch dénonçait le rôle joué par les grandes multinationales européennes et nord-américaines dans la destruction de l’Amazonie. Alors que plusieurs sociétés brésiliennes ont été condamnées ces deux dernières années par l’agence brésilienne de protection de l’environnement (ibama) pour « crime environnemental », des entreprises canadiennes, américaines et européennes continuent de se fournir auprès d’elles en soja, en viande bovine, en bois exotique ou encore en sucre. Ces sociétés brésiliennes bénéficient aussi d’importants investissements de la part d’acteurs privés des pays occidentaux.

Les entreprises et le gouvernement brésiliens jouissent aussi du soutien de nombreux Etats. L’Union Européenne prévoit d’ailleurs de conclure un nouvel accord avec le Mercosur, communauté économique d’Amérique du Sud, dont le Brésil fait partie. C’est justement l’objet de la lettre ouverte que plus de 340 organisations ont adressée au Président du Conseil européen, au Président de la Commission européenne ainsi qu’au Président du Parlement européen.

Afin de lutter contre la déforestation et la violation des droits humains induites par la politique du nouveau Président brésilien, la société civile tente d’alerter les états-membres de l’UE pour cesser les négociations et faire pression sur le gouvernement brésilien.

Comme le rappellent les organisations signataires, « L’UE est le deuxième partenaire commercial du Brésil, le deuxième importateur mondial de soja brésilien et l’un des principaux importateurs de viande bovine et d’autres produits agricoles en provenance du Brésil ». Or les États membres de l’UE sont tenus de respecter et promouvoir les droits humains dans le cadre de leurs relations avec les états non-membres.

L’Union Européenne a donc à la fois le devoir et le pouvoir de faire pression sur le Brésil pour faire barrage à Bolsonaro. Les négociations entre les deux communautés économiques ont démarré aujourd’hui et devraient se poursuivre dès demain lors du G20 qui se tiendra à Osaka au Japon.

Luc Lallemand