SHARE

Implantations dans des territoires sinistrés, négociation fiscale auprès des élus locaux, promesses d’emplois non tenues…Dans une enquête qui vient de sortir, Reporterre.net dévoile la stratégie du géant Amazon, pour développer son empire et accroitre son hégémonie dans l’Hexagone

Se faire livrer n’importe quel produit, de n’importe où, en moins d’un jour : c’est l’ambitieux projet d’Amazon. Un monde où chacun aurait accès à une offre presque illimitée et quasi-instantanée peut sembler idéal sur le papier. Et le géant du numérique compte bien mettre tout en oeuvre pour en faire une réalité. Mais à quel(s) prix ?

L’histoire d’une croissance démentielle

En à peine plus de 10 ans, Amazon s’est imposée comme l’entreprise la mieux côtée en bourse. Aujourd’hui sa valeur boursière est d’environ 800 milliards de dollars. L’entreprise a conquis tous les marchés (musique, livres, électronique, informatique…etc) et s’est même récemment attaquée à l’alimentaire. Une ascension fulgurante qui a permis à la plateforme de se présenter comme un acteur commercial incontournable. Selon le bilan e-commerce 2018 de kantarworldpanel, plus de 21,2 millions de France ont effectué au moins un achat l’année dernière sur la plateforme. Ce qui représente près d’un français sur trois et presque un million de plus qu’en 2017.

Une croissance économique, numérique, mais surtout géographique

Pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui, l’entreprise a certes surfé sur l’essort d’internet et l’explosion de la vente en ligne, mais elle a aussi dû développer une  véritable stratégie pour conquérir de nouveaux territoires, en multipliant les chantiers colossaux. Car pour offrir une offre toujours plus large à des millions de consommateurs et les livrer en un temps record, il faut des infrastructures considérables : entrepôts de plusieurs centaines de milliers de mètres carrés pour le stockage et le tri des produits, plateformes logistiques, points relais…etc. Reporterre a d’ailleurs publié une carte interactive exclusive de l’empire d’Amazon France.

Une critique évidente que l’on pourrait adressé au réseau d’infrastructures sur lequel repose les activités du géant du Web, c’est celle de la pollution qu’il génère. Car pour faire fonctionner ce système, il faut des milliers de camions qui circulent en flux continu. Il faut aussi parfois passer par le réseau aérien. Enfin, les travaux nécessaires au développement de ce réseau, ne sont évidemment pas sans impacts environnementaux. Mais ce que dénonce avant tout l’enquête de Reporterre, ce sont les méthodes employées par Amazon pour accroître son territoire.

Une stratégie du silence

L’entreprise fait toujours preuve de la plus grande discrétion au moment de s’implanter sur un nouveau site. Elle laisse à d’autres sociétés la charge d’acheter le foncier ou encore d’acheter le permis de construction. Parallèlement, Amazon fait signer aux élus locaux une clause de confidentialité pour s’assurer qu’aucune information sur son installation ne fuite.

Pourquoi une telle discrétion ? Tout simplement parce qu’Amazon est consciente d’avoir beaucoup d’ennemis et d’opposants. Particulièrement au sein de la société civile et chez les associations de défenses des travailleurs et de l’environnement. Depuis le début du mouvement en novembre 2018, les Gilets jaunes ont bloqué à plusieurs reprises certains sites. Aujourd’hui même, des militants de l’association les Amis de la Terres ont bloqué 3 sites, dont le siège d’Amazon France situé à Paris. Cette action non-violente a été organisée alors que le conseil des ministres va étudier la loi économie circulaire. L’association a donc lancé cette opération pacifique et symbolique pour exiger une loi ambitieuse, et empêcher que des sociétés comme Amazon ne puisse poursuivre leurs activités désastreuses pour les travailleurs et l’écologie.

Pas étonnant, donc, que le géant du commerce en ligne avance toujours masqué. C’est une manière pour lui d’éviter les mouvements de contestation dont il peut potentiellement être la cible. Et ce, surtout sur ses sites encore en construction. Car les territoires choisis par Amazon pour y créer ses nouvelles niches ne le sont pas par hasard. Il s’agit bien souvent de territoires paupérisés, voir sinistrés, connaissant d’importants taux de chômage.

Le profit au détriment de territoires économiquement fragiles

La stratégie est simple. Amazon met en concurrence des territoires à l’économie ralentie, ayant connu souvent une désindustrialisation brutale. Face à la perspective de voir se créer de nouveaux emplois, les collectivités locales sont prêtes à faire d’énormes concessions pour attirer la multinationale, qui négocie très cher son implantation.

Tout d’abord, un certain nombre de travaux permettant son installation sont aux frais des territoires : modification des plans d’urbanisme, rénovation du réseau routier, amélioration de l’accès à certains sites. Tout est mis en oeuvre pour faciliter les activités de la société, sans que celle-ci n’ait à puiser dans ses propres fonds.

Amazon négocie aussi certains avantages fiscaux avec les collectivités territoriales. Elle a par exemple bénéficié d’exonération de la taxe d’aménagement. En position de force face à des espaces géographiques en quête de renaissance économique et frappés par le chômage de longue durée, Amazon fait donc du chantage à l’emploi pour obtenir certains privilèges.

Pour autant, le retour sur investissement attendu par les territoires n’est pas toujours au rendez-vous. En effet, le nombre d’emplois promis est parfois largement surestimé en comparaison avec le nombre d’emplois réellement créés.

Malgré une stratégie de développement qui contourne les lois fiscales, qui maltraite l’environnement, les travailleurs et les collectivités territoriales les plus fragiles, la multinationale dispose d’une image de prestige que s’arrachent les élus locaux et régionaux, prêts à dérouler le tapis rouge pour l’accueillir. L’entreprise a même pu compter sur le soutien du Président Emmanuel Macron, qui en avait fait un discours élogieux lors de l’inauguration d’une nouvelle plateforme à Amiens en 2017.

Le site de Reporterre devrait dévoiler encore d’autres résultats de leur enquête sur la plateforme de e-commerce, avec deux autres volets prévus dans les prochains jours.

Luc Lallemand