L’industrie plastique fait son greenwashing au Tour de France

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« Ocean Rescue » ! Voilà le logo qu’arborait l’année dernière Geraint Thomas, maillot jaune au Tour de France. Un message fort de la part du monde sportif pour soutenir la cause écologique. Un an plus tard, alors que l’édition 2019 s’apprête à être lancée, l’équipe du coureur gallois portera le logo de l’entreprise INEOS, un des leaders mondiaux de la pétrochimie, et premier producteur de plastique vierge en Europe. Un revirement de situation dramatique tant pour les défenseurs de l’environnement que pour l’image de cet événement sportif. 

Un virage à 180 degrés pour le Tour de France

Le Tour de France, c’est avant tout du sport. Mais c’est aussi des plans magnifiques de paysages naturels, des prises de vues en hélicoptères de montagnes, de lacs, de monuments historiques, bref, de tout ce qui constitue le patrimoine naturel et architectural de la France. Quoi de mieux donc, pour une entreprise que de sponsoriser l’événement ou une des équipes participantes pour soigner son image auprès du grand public ?

Alors que les Jeux olympiques de 2024 ont notamment refusé Total parmi la liste des sponsors officiels, l’entreprise française s’est invité à l’édition 2019 du Tour de France en compagnie d’un autre poids lourd de l’industrie pétrochimique : INEOS. Une belle opération de greenwashing pour ces deux entreprises aux activités néfastes pour l’environnement.

Cette information est d’autant plus accablante qu’INEOS sponsorise l’équipe vainqueur de la précédente édition, pourtant sponsorisée à l’époque par l’entreprise Sky, qui avait lancé le programme Ocean Rescue, pour alerter le grand public contre la pollution plastique des océans. Les cyclistes membres de l’équipe avaient à cette occasion endossé un maillot où l’on pouvait lire le slogan « Pass on plastic ». Une initiative plutôt louable mais qui semble être de l’histoire ancienne pour peu qu’on se penche sur les activités de leur nouveau parrain. En mars dernier, la team Sky avait officialisé son rachat pour devenir à compter du 1er mai, la team INEOS. Une belle opération pour la multinationale afin de polir son image.

Le sport pour reverdir l’image de l’industrie plastique

Mais la compagnie n’en est pas à son premier coup d’essai, puisqu’avant de s’attaquer au cyclisme, elle avait déjà parrainé l’équipe britannique de la Coupe de l’America, compétition internationale de voile. L’achat de l’équipe avait provoqué la mobilisation de militants et universitaires qui dénonçaient alors un accord de sponsoring complètement contradictoire avec les valeurs écologiques censées être promues par l’événement.

Mais ce nouveau « blanchiment-écologique » pourrait bien passer inaperçu. Car si Total est particulièrement connu en France, et si le caractère néfaste de ses activités pour l’environnement n’est pas un secret, y compris pour le grand public, ce n’est pas le cas d’INEOS. Numéro un de la production de plastique vierge en Europe, la société jouit en effet d’un certain anonymat. Cependant, certains rapports, notamment ceux publiés par Food & Water Europe, ont apporté des éclairages édifiants sur cette compagnie.

Un bilan environnemental catastrophique

Andy Gheorghiu, était invité mardi 2 juillet dans les locaux de Zerowaste France, pour donner une conférence. Conseiller et militant chez Food & Water Europe, il y a notamment présenté INEOS, l’histoire de son succès économique, et le terrible bilan écologique qui l’accompagne.

L’entreprise a connu un essor vertigineux vers la fin des années 2000 en surfant sur le boom de l’extraction de gaz de schiste aux Etats-Unis. Une véritable aubaine pour les industries de la plasturgie, pouvant compter sur une matière première bon marché afin d’augmenter drastiquement leur production de plastique, et notamment celle de plastique à usage unique.

Ce boom a été permis grâce à la mise au point d’une nouvelle technique d’extraction. Le couplage des forages horizontaux avec la fracturation hydraulique à rendu possible l’exploitation de ressources jusqu’alors inaccessibles. Le perfectionnement de cette technique a conduit à la multiplication de puis aux Etats-Unis pour extraire le gaz de schistes. Et INEOS a fait office de pionnier en étant la première entreprise à l’importer en Europe pour y produire du plastique vierge.

Mais comme le révèle l’un des rapports de Food & Water Europe, le développement de l’exploitation de gaz de schistes a de nombreuses conséquences environnementales. Cette méthode d’extraction est responsable, entre autres, de la pollution de réserves d’eau, de la production d’énormes quantités de déchets toxiques, et a même été à l’origine de séismes répétés dans l’Oklahoma.

Au-delà des problèmes liés à la fracturation, un autre rapport fait état de toute une série de défaillances rencontrées par les usines de la société, provoquant de multiples accidents fuites et incendies. Ces incidents à répétition sont autant de dangers pour les travailleurs, les communautés vivant à proximité et l’environnement. De plus, les infrastructures gazières et pétrolières sont la deuxième source mondiale d’émission de méthane, un gaz à effet de serre 72 fois plus puissant que le CO2.

Pour toutes ces raisons, des associations membres du mouvement Break Free From Plastic organisent une action pour dénoncer la présence d’INEOS au tour de France.

Une mobilisation contre l’industrie plastique au Tour de France

Le Tour de France sera lancé samedi 7 juillet prochain au départ de Bruxelles. A cette occasion de nombreuses organisations prévoient de s’y rendre, munis de masques à l’effigie de Jim Ratcliffe, le PDG d’INEOS. D’après l’annonce faite par Andy Gheorghiu lors de la conférence de mardi, l’idée n’est pas d’entraver le bon déroulement de l’épreuve. Il s’agit d’après ses dires d’une action symbolique visant à interpeller les médias et le grand public pour contester ce sponsoring qui entache l’image du Tour de France et véhicule de mauvais messages à l’heure où la prise de conscience écologique est un enjeu majeur.

Pour sa part, l’association Zero Waste France propose aux internautes de partager les visuels de la campagne sur les réseaux sociaux. Elle invite également les spectateurs du Tour de France à imprimer des pancartes qu’elle met à disposition sur son site pour protester contre les activités d’INEOS lors du passage du peloton aux différentes étapes du Tour.

La lutte contre la production de plastique est une priorité environnementale. Mais c’est aussi un enjeu sanitaire mondiale comme nous le rappelions récemment dans un de nos articles. De l’extraction des matières premières au rejets des déchets dans la nature, la chaîne de vie du plastique est responsable de nombreuses pathologies, et représente un fléau tant pour les écosystèmes que pour les humains. Le plastique s’est même introduit dans les chaînes alimentaires, et l’eau potable. Selon un rapport de WWF paru en juin dernier, un individu moyen ingère 5 grammes de plastique chaque semaine.

Luc Lallemand