Heureuse en EHPAD

Rencontre avec Nacera Abdou, une aide-soignante heureuse en EHPAD

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Nacéra Abdou, aide-soignante référante à la Résidence Trocadéro Orpéa
Nacéra Abdou, aide-soignante référente à la Résidence Trocadéro Orpéa

Le malaise dans les EHPAD est grandissant. Absence de vocation, manque de personnel et horaires démentiels pour les équipes, manque de moyens, matériel défectueux, nourriture médiocre, maltraitance… Le tableau qui se dessine mois après mois inquiète les familles et fait trembler les (futurs) résidents.

Il existe pourtant des gens heureux de travailler avec les personnes âgées (que nous sommes tous appelés, un jour, à devenir) et épanouis en EHPAD. Certes, l’environnement de Nacéra Abdou est privilégié puisqu’elle est aide-soignante référente dans un EHPAD classé « catégorie 3 » par le groupe ORPEA-CLINEA. Mais elle est aussi la preuve que lorsqu’on donne au personnel des moyens et des conditions de travail décents, on installe au sein des maisons de retraite un climat de bien-être bénéfique pour tous.

Rencontre avec une aide-soignante heureuse en EHPAD.

Bonjour Nacéra, vous êtes « AS référente » au sein de la Résidence Trocadéro ; pouvez-vous nous expliquer votre fonction ?

Je suis chargée d’accueillir et former les aides-soignantes et les vacataires, et je coordonne la mise en place des protocoles de soins. Que ce soit les unes comme les autres, je les accompagne du vestiaire pour prendre leur tenue, leur téléphone et leur scannette, au dernier étage pour m’assurer qu’elles prennent bien leurs repères. Je les forme ensuite sur l’environnement de travail qui leur est attribué afin qu’elles prennent connaissance du protocole qui est octroyé à chaque résident dont elles auront la charge, ainsi que leurs habitudes de vie. Le respect de ces dernières est primordial et rien ne doit les bousculer ; les consignes données dans le classeur de plan de soins doivent être respectées à la lettre ! Après la première intervention, je fais un débriefing afin qu’elles soient parfaitement prêtes pour la seconde intervention, qui se fera sans moi. Mais je surveille aussi les attitudes, les comportements. Je suis également chargée de la gestion de tout le matériel nécessaire aux soins et au bien-être. Et je travaille étroitement avec l’infirmière coordinatrice pour l’organisation du service et l’accompagnement du résident.

Vous devez donc connaître tous les résidents, la moindre de leurs habitudes, ainsi que les familles ?

Absolument, je connais par cœur les 80 résidents de la maison. Je vois le moindre changement. Vous pouvez me poser n’importe quelle question sur n’importe quel résident, je saurai vous répondre. Je n’ai pas le droit à l’erreur, ça fait partie de mon travail. Je gère aussi les visites, les accueils et les sorties ponctuelles (rendez-vous médical, kinésithérapie, départ en week-end ou en vacances) ou les sorties définitives pour les courts séjours. Que les personnes soient en long cours ou en séjour ponctuel, je connais tout le monde. 

Vous êtes un lien de contact privilégié avec les familles, alors ?

Oui, beaucoup de familles viennent vers moi, avant même d’aller vers les infirmières ou le médecin coordonnateur. Elles me font part des besoins, des demandes de leur parent et attendent que je trouve une solution adaptée. En plus de mon rôle de soignante, je suis le lien entre les résidents, les familles et le staff. Mais je suis également là pour écouter et accompagner mon équipe et trouver des solutions aux problèmes qu’elle peut rencontrer dans la gestion des soins aux résidents. C’est pour ça que je suis là tous les jours, plus deux week-ends par mois. Je suis référante mais je fais aussi des soins moi-même. Comme ça, je garde les pieds sur le terrain et ça me permet de voir ce qui ne va pas ou plus dans les protocoles, et aussi de soulager l’équipe de façon ponctuelle. Les résidents s’ouvrent aussi plus facilement à moi, nous sommes dans un climat de confiance par mon statut de référente.

C’est une fonction qui demande une grande mémoire ?

Oui, c’est important. Je gère les entrées, c’est-à-dire que je reçois le dossier médical, je prends connaissance du matériel adapté nécessaire, je prépare la chambre en conséquence. Cela me permet de mémoriser tous les besoins de la personne. J’inscrits tout dans le cahier des soins, pour les équipes, mais au fil des jours et des semaines, ma connaissance du résident me permet de suivre l’adaptation de celui-ci et d’agir en conséquence de ce que j’ai noté le premier jour.

Comment s’articule l’organisation des soins sur 24h ?

L’équipe de jour de l’EHPAD est constituée des infirmières et des aides-soignantes, supervisées par une infirmière référente et une aide-soignante référente mais l’équipe de nuit n’est composée que d’aides-soignant(e)s. Tout repose sur la communication et la bonne tenue des classeurs de soins. Chaque détail, chaque observation, chaque changement doivent être notés et partagés. Mais la majorité des « coucher » est faite par l’équipe de jour. Les résidents qui veulent se coucher plus tard sont aidés par l’équipe de nuit. Celle-ci est plus spécifiquement chargé des changes et de la surveillance.

Quelle formation avez-vous suivie ?

Années noires et vocation

Mon parcours est un peu particulier. J’étais étudiante en sciences naturelles en Algérie lorsque mon père, dans les années noires (1990-2000 NDLR) nous a fait venir en France où il travaillait. Du côté de mon père, il y a toujours eu beaucoup de médecins mais ce qui a déclenché ma vocation de m’occuper de personnes âgées, c’est le décès de ma grand-mère. Elle était gynécologue et est morte d’un cancer de l’utérus à 59 ans. J’avais à peine 16 ans et c’est moi qui ai pris soin d’elle tout du long de sa maladie, qui faisait sa toilette. Elle n’avait pas avec moi la même pudeur qu’elle avait avec sa fille, ma mère. 

Arrivée en France, on m’a refusé les équivalences de ma première année de fac en Algérie alors j’ai voulu travailler tout de suite. Je me suis orientée vers la gériatrie en tant qu’auxiliaire de vie dans plusieurs EHPAD, pour les soins. Je commençais à 7h00 du matin, avec le petit-déjeuner, jusqu’à 19h30. 

Premiers pas vers le métier

Après 5 ans, j’ai voulu évoluer. J’ai alors fait une formation par correspondance d’aide médico-psychologique en parallèle de mon travail. J’étais très fière de ma mention « très bien ». Mais ce diplôme ne permet pas de travailler dans le milieu hospitalier aussi ai-je été pendant 13 ans aide à domicile à la Mairie de Saint-Denis. J’ai beaucoup aimé cette période car je travaillais en totale autonomie et retrouvait ma vocation d’aider les personnes âgées. J’ai pris confiance et me suis enrichie en expérience car j’ai vu beaucoup de pathologies différentes et appris à les gérer avec l’aide des infirmières libérales. J’ai appris « sur le tas ». L’année 2003 (la canicule NDLR) a été difficile car il y a eu beaucoup de décès à gérer dans cette ville, je me suis donc rendue disponible quasiment 24h/24 et me suis donnée à fond pendant cette période.

Comment avez-vous connu le groupe Orpéa ?

J’ai encore eu envie d’évoluer, même si la Mairie de Saint-Denis ne voulait pas me voir partir (rires). Ça a été compliqué mais j’ai tenu bon et suis devenue aide-soignante. J’ai financé moi-même ma formation et ai fait mon premier stage à l’EHPAD « Edith Piaf » du groupe ORPEA-CLINEA, avec Fabienne Gracchus (actuellement directrice de la Résidence Trocadéro NDLR). Je savais tout faire, ils n’avaient jamais vu ça (rires) ! Il ne me manquait que le papier validant mes compétences, majoritairement acquises sur le terrain. Au lendemain de mon diplôme, j’ai été embauchée comme vacataire au sein du même EPHAD.

Vous n’avez pas eu de proposition de CDI ?

J’ai longtemps refusé les CDI que me proposait Madame Gracchus car je voulais rester libre d’aller ailleurs, voir d’autres EHPAD. Finalement, c’est sa personnalité qui m’a décidée à dire oui. Si je suis là aujourd’hui, c’est par rapport à elle. Elle est courageuse, a des yeux partout, connaît bien notre métier et la porte de son bureau est constamment ouverte. Quand elle veut dire les choses, elle les dit. J’aime avoir une responsable aussi vigilante, elle est partout et ne loupe rien. J’ai beaucoup appris d’elle. 

Comme quoi ? 

Elle a mille petits gestes, des petits trucs pour observer si les choses ont été bien faites ou pas, sans brusquer personne mais avec rigueur. Par exemple, un geste affectueux sur les cheveux d’un résident permet également de savoir s’ils sont propres. Ce que j’apprécie, c’est qu’elle connaît notre métier et ses difficultés.

C’est elle qui vous a fait venir à la Résidence Trocadéro ? 

Oui, et j’en suis très heureuse. Les conditions de travail sont excellentes. Le cadre est certes beau mais surtout, on a les moyens d’exercer correctement notre travail, que ce soit en matière d’équipements ou de matériel. L’organisation du staff, la communication sont très bonnes. On se sent comme une famille. Vous savez, le personnel, il suffit de le mettre en confiance, d’être à son écoute, de lui apporter ce dont il a besoin pour qu’il donne le meilleur de lui-même. 

On a le matériel pour nous aider dans notre travail. Que ce soit les rails, les lève-malades nécessaires… Nous n’avons pas à courir à l’autre bout de l’EHPAD pour récupérer ce qu’il nous faut. Il y a des chaises de douche partout, et même des chaises de douche électriques ! Le soin aux grabataires en est largement simplifié et contribue au confort du personnel comme des résidents. Tout est à disposition.

Je leur dis, à mon équipe : il y a 3 aides-soignantes par étage, c’est « pépère ». Nous sommes donc 12 aides-soignantes, plus moi. On a aucun de retour négatif des familles sur la qualité des soins, ni des résidents. Ils sont pris en charge dans les meilleures conditions qui soient.

Et le risque de maltraitance ? Comment est-il géré ?

Je n’aime pas ce mot, du tout. Si on n’aime pas faire ce métier, si on ne veut pas le faire, on en change, c’est tout. Je ne tolère aucune attitude ambigüe. En EHPAD comme ailleurs, on travaille avec des êtres humains qui pourraient être nos parents ou nos grands-parents. Pourquoi suivre une formation pour laquelle on n’a pas de vocation ? Ça n’a pas de sens. D’ailleurs, on détecte vite les personnes qui n’aiment pas ce qu’elles font. J’ai un sixième sens pour ça, à force. Je vois leur visage, leur comportement et je sais qu’il va falloir les suivre de près. Mais c’est rare.

Est-ce un métier essentiellement féminin ? Parce que je vous entends beaucoup dire « elles »…

Non, pas forcément. Mais les aides-soignants préfèrent travailler en hôpital. Ils aiment tout ce qui est « réa » (réanimation NDLR), tout ce qui est technique. Et ils n’aiment pas trop la routine. Ils le disent d’ailleurs. Or la routine est un des fondamentaux du bien-être en EHPAD. Au sein de la Résidence Trocadéro, nous n’avons qu’un seul homme « permanent ». Parfois, nous avons des hommes qui complètent leurs heures hospitalières, parfois ce sont des vacataires. Mais ce n’est pas courant. 

Pensez-vous qu’il faille avoir un côté « maternel » pour ce métier ?

Non, pas forcément. Mais il faut avoir envie de prendre soin des autres.

Comment conciliez-vous votre métier avec votre vie de famille? 

Etant mariée avec deux enfants, c’est un vrai sujet. Ma fille vient de passer son bac et mon garçon de 24 ans est lancé dans ses études. J’ai toujours réussi à préserver une vie de famille mais mes parents m’ont beaucoup aidée. J’ai un peu souffert avec mon premier, à courir à gauche et à droite pour tout faire, comme toutes les mamans, mais pour ma fille, c’est ma mère qui m’a secondée ; elle était à la retraite et s’est beaucoup occupée d’elle. Le mot-clé, c’est « organisation ». 

Êtes-vous épanouie aujourd’hui ?

Oh oui ! J’adore ce que je fais et je sais dissocier la vie professionnelle de la vie perso. Quand j’arrive chez moi, je laisse tout le reste à la porte. Et je commence une autre vie. Je fais la part des choses et me consacre à mes enfants, même aujourd’hui alors qu’ils sont grands. C’est rapide de les perdre alors je suis beaucoup là pour eux. 

Leur avez-vous transmis le goût pour votre métier ou la médecine ?

Non, pas du tout. Ils sont très orientés « RH » et « management ». Mon fils est dans une école de commerce et sa soeur lui emboîte le pas.

Maintenant que vous êtes aide-soignante référente, avez-vous encore envie d’évoluer ?

Non, pour l’instant, je suis bien, je n’ai pas eu le déclic pour ça. J’ai toujours agi par déclic. J’aime ce que je fais, et les conditions dans lesquelles je le fais. Je n’ai pas envie d’être infirmière, même si tout le monde m’y encourage. J’ai comme une peur d’être détachée des mes soins. L’infirmière a beaucoup moins de liens avec la personne que moi. Elle surveille les médicaments, valide les soins mais ne les fait pas. Et si vous me détachez des soins, vous me tuez, c’est ma raison de vivre. Et puis l’infirmière a une charge administrative très lourde, c’est beaucoup de travail, qui, pour moi, se fait au détriment du lien humain.

Que peut-on vous souhaiter pour demain Nacéra ? 

De continuer à avoir les conditions de bien faire mon travail. Et de continuer à apprendre. Je m’intéresse à tout ! J’accompagne les agents de maintenance pour savoir comment dépanner un lit médicalisé le week-end, par exemple. Je développe mes compétences par la pratique, je continue d’apprendre sur le tas et j’aime transmettre ce que j’apprends.  

Merci à Nacéra Abdou d’avoir pris le temps de nous répondre et à la Résidence Trocadéro de nous avoir accueilli pour ce premier portrait des « Métiers au service des autres ».

Nacéra Abdou est AS référente à la Résidence Trocadéro situé au 7 rue du Bouquet de Longchamp 75116 Paris