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Animal ? Non. Végétal ? Non plus. Champignon ? Toujours pas. Le Blob tient de la créature fantastique, et pourrait presque figurer parmi l’inventaire d’un Pokédex. Cet être défie le sens commun et les notions les plus élémentaires de la biologie. Ses caractéristiques et aptitudes uniques fascinent les scientifiques du monde entier et en font l’objet de multiples recherches.

Il y a 200 ans, c’est l’américain Lewis David von Schhweinitz qui découvrit cette étrange créature et la baptisa Physarum polycephalum, littéralement « vessie polycéphale » ou « vessie à plusieurs tête ». Un nom peu valorisant il faut l’admettre. Il est vrai que son apparence est pour le moins particulière, et pendant longtemps les scientifiques l’ont pris pour une sorte de champignon, avant de se rendre compte qu’il n’en possédait pas les caractéristiques. Voyant qu’il ne s’agissait pas non plus d’un être animal ou végétal, et afin de classer le nouveau venu dans la grande famille du Vivant, les chercheurs créèrent un nouveau règne rien que pour lui : Les protistes. Pas mal pour une « vessie ».

Il s’agit d’un être unicellulaire et pourtant, il peut atteindre une taille phénoménale, pouvant s’étendre sur une surface de 10 mètres carrés et contrairement aux cellules qui composent notre corps, lui, contient plusieurs noyaux, parfois des centaines.

Un être « immortel »

L’anecdote est aussi drôle que fascinante. En 1970 au Texas, une dame sort dans son jardin et trouve ce qui ressemble à une sorte d’éponge. Dégoûtée par l’apparence et l’odeur de moisissure de cette chose, elle la frappe avec son râteau et s’en va. Quand elle revient le lendemain, le petit monstre a non seulement complètement cicatrisé, mais aussi doublé de taille ! La femme décide de changer de méthode, et pulvérise d’insecticide l’étrange bête. Persuadée d’en avoir fini définitivement, elle rentre chez elle, pour finalement revenir le jour suivant et se rendre compte que le Blob est toujours indemne et que ses dimensions ont une nouvelle fois doublé ! Se sentant impuissante, elle décide alors d’appeler les pompiers, qui tentent d’en venir à bout avec leur lance à eau sous haute pression. Tentative totalement inefficace puisque le lendemain le Blob atteint une taille d’un mètre carré. C’est alors à la police que fait appel cette fois-ci la texane, qui commence à perdre espoir. Les agents débarquent dans le jardin et tirent au revolver sur le blob. Rebelote ! La créature s’en remet sans aucune séquelle et continue de croître démesurément. Complètement découragée, et persuadée que la bête envahira bientôt tout son jardin, c’est avec stupéfaction qu’elle découvre le lendemain que l’étrange chose a complètement disparu. Mystère…

D’après Audrey Dussutour, chercheuse au CNRS et spécialiste du Physarum polycephalum, ce-dernier peut également résister à des conditions extrêmes. Même si le Blob peut connaître une forme de vieillissement, il ne meurt pas vraiment. En vieillissant, il perd en vivacité. Il se met alors à se dessécher pour atteindre un état que les scientifiques appellent un sclérote et qu’il peut conserver pendant des années. Il lui suffit alors seulement d’eau pour se régénérer complètement et retrouver la force de sa jeunesse ! Une forme d’hibernation qui lui permet d’échapper à la mort et de traverser les époques. D’ailleurs, Audrey Dussutour travaille depuis plusieurs années sur la même souche qui lui vient d’un laboratoire américain qui l’avait depuis plus de soixante ans. Le Blob ne semble craindre rien ni personne, puisqu’il serait également insensible au feu. Mais il a bien un point faible. Sa kryptonite, c’est la lumière ! Il ne peut réellement s’épanouir que dans des milieux sombres et humides.

Une cellule dotée d’intelligence

Pour résoudre des problèmes complexes, pas besoin de cerveau. Une seule cellule suffit ! En laboratoire, les scientifiques ont tester la capacité du Physarum à s’orienter dans un labyrinthe en identifiant le chemin le plus court. Il faut bien entendu lui donner un but, et les chercheurs ont pour ce faire, placer de la nourriture aux deux entrées du parcours et le blog parvient chaque fois à identifier le chemin le plus optimal.

Une équipe a poussé l’expérience encore plus loin en plaçant l’organisme sur une surface où était placée de la nourriture à différents emplacements. Ces points n’étaient pas disposés au hasard puisqu’ils représentaient en réalité les différentes villes de la région de Tokyo. En s’étalant sur la carte, à la quête des aliments, la cellule a créer un réseau optimisé de communication entre les différentes « villes » de la map. Il fait même plus fort que les humains, puisqu’en 24 heures il crée un réseau plus optimal que celui créé par les japonais en 50 ans. Il a réussi a tisser un réseau qui anticipe d’éventuelles ruptures de lignes. L’étude du procédé utilisé par le Blob pour y parvenir pourrait apporter des connaissances décisives dans la science des réseaux, un champ interdisciplinaire en pleine émergence.

Le blob recrée le réseau ferroviaire de Tokyo

Une autre expérimentation a permis de mettre en évidence ses capacités d’anticipation. En appliquant à la cellule des stimuli répétés à intervalles réguliers (pouvant être espacés de 90 minutes), on a observé qu’elle développait une forme de mémoire et une capacité à anticiper avec précision ces stimuli. Même en l’absence de stimulus, le blob s’y prépare à l’avance avec un timing bluffant. Preuve qu’il est non seulement doté d’une « horloge » particulièrement précise, mais aussi qu’il possède une faculté d’adaptation et d’apprentissage.

Un être vivant capable d’apprendre et d’enseigner

Il est peut être un peu fort de parler d’apprentissage, au sens où on l’entend de manière commune. Il ne s’agit pas du tout du même procédé cognitif que celui qui a lieu dans notre cerveau. Les chercheurs préfèrent parler dans le cas de cet organisme d’une capacité « d’habituation ». Mais il y a bien enregistrement d’information au sein d’une forme de mémoire. On vous explique. Le Blob a une répulsion naturelle envers certaine substance comme le sel. Mais il est capable d’apprendre à les « aimer » s’il en a le besoin. L’individu apprendra à traverser un pont couvert de sel si la seule source de nourriture disponible se trouve à l’autre bout, et le traversera d’autant plus vite et avec moins d’hésitation qu’on répétera l’expérience. Le physarum apprend et adapte son comportement en fonction des situations qu’il rencontre.

Plus surprenant encore, si l’on met l’individu ayant fait cet apprentissage en présence d’un individu novice pendant un certain temps, on constate que ce dernier traversera le pont bien plus vite qu’un individu n’ayant jamais expérimenté cette situation et n’ayant jamais été en contact avec un individu ayant déjà appris à la surmonter. On a ainsi prouvé que les blobs étaient capables de communiquer entre eux et de partager certaines informations et aptitudes acquises. Pour ce faire, les différents individus fusionnent entre eux pendant quelques heures et partagent ainsi leurs « connaissances ». Le mécanisme par lequel s’effectue cette transmission d’information est encore un mystère mais on a constaté qu’une sorte de veine se forme entre les individus fusionnés temporairement. Elle constituerait, selon une hypothèse, un canal par lequel transiterait l’information.

Des perspectives d’applications multiples

Du fait de ses particularités diverses, et aptitudes uniques, le Blob ouvre un univers de possibles et des pistes de recherche qui paraissent infinis. Tout d’abord, mieux comprendre les fonctionnement de cette cellule pourrait permettre des avancées majeures dans le traitement du cancer. Son réseau de veines est très similaire à celui que développent les tumeurs. Pour pouvoir se développer elles ont besoin d’un important afflux sanguin en formant un réseau complexe de vascularisation. Si l’on était capable d’identifier le processus par lequel le blob crée et abandonne ces réseaux, on aurait peut être la clef pour empêcher les tumeurs de se développer.

Une autre piste dans la lutte contre cancer est possible. Le Physarum produit un polymère qui est étudié comme moyen de transport de médicaments dans l’organisme. Il permettrait de cibler avec précision certaines régions ou cellules du corps sans risquer d’en affecter d’autres. Un moyen peut-être de prescrire des chimiothérapies plus efficaces, et sans les effets secondaires connus.

D’importantes découvertes pourraient également être faites dans le milieu de la bio-robotique. Une équipe de chercheurs ont fait poussé un Blob sur un circuit connecté à un robot à 6 pattes. Le physarum est photophobe et réagit en présence de lumière. Ses réactions sont retransmise au robot dont il contrôle le mouvement afin qu’il reste à l’écart de la lumière et recherche les endroits sombres dans lesquels se cacher.

L’idée est de trouver des moyens plus simples de contrôler le comportement d’un robot. En utilisant des cellules « intelligentes », on dispose de composants « bio-informatiques » autonomes, capables de réaliser des opérations relativement simples mais compliquées à reproduire artificiellement, surtout à l’échelle de nano-composants. En utilisant des cellules dotées de certaines capacités, et en les laissant faire ce qu’elles savent faire mieux que des composants purement informatiques, on se simplifie donc la tâche.

Bien d’autres voix sont à explorer et cet être vivant continue de stimuler l’intérêt des chercheurs. Il à même inspiré certains auteurs de sciences fictions. Son surnom de Blob lui a d’ailleurs été donné par la chercheuse Audrey Dussutour en référence au film d’horreur éponyme réalisé en 1958.

Le Blob n’est pas prêt d’avoir révélé tous ses mystères et devrait continuer de nous surprendre à l’avenir.

Luc Lallemand.