SHARE

Gros défi pour la rentrée théâtrale de Michel Sardou : jouer Sacha Guitry ! Et pas n’importe laquelle de ses pièces mais « N’écoutez pas Mesdames », dont le long monologue débutant l’action ne supporte pas l’à-peu-près. Bonne nouvelle pour les retardataires, la pièce est prolongée. Alors, on y va ou pas ?

« N’écoutez pas Mesdames », un rêve accompli

Jouer cette pièce était un rêve pour le chanteur qui oriente désormais sa carrière vers le théâtre. Mais aussi une grande pression tant le rôle est subtil et délicat à jouer.

Un homme mûr, antiquaire de son état -et ce n’est pas anodin- découvre que sa charmante (et seconde) épouse le trompe. Il décide de divorcer sur le champ et lui enjoint de quitter immédiatement le domicile conjugal. Mais la première épouse rapplique aussitôt, bien décidée à reprendre la vie matrimoniale là où tous deux l’avaient laissée 2 ans auparavant. Se joignent à l’action un vieux copain perdu de vue et un amour de jeunesse tumultueux.

La pièce de la maturité ?

Sacha Guitry a 57 ans lorsqu’il écrit cette pièce, qui sera été créée en 1942 au théâtre de la Madeleine. Sa grande histoire d’amour avec Yvonne Printemps est derrière lui et, avec l’âge, vient le temps de la lucidité et du constat.

Daniel Bachelet, le personnage principal, est antiquaire, profession symbolique s’il en est, qui cherche à préserver et maintenir le temps tel qu’il l’a connu. Mais autour de lui, les choses changent, évoluent. Les femmes revendiquent leur liberté, cassent les codes et les barreaux de leur cage. Pour la première fois chez Guitry, le personnage subit l’action. Il ne comprend plus le monde qui l’entoure et tente, tant bien que mal, de ne pas perdre pied. Pour finir par accepter que le temps passe.

Le rire avant tout

On rit beaucoup et avec intelligence tant le texte de Sacha, ciselé et mordant, nous emporte. La langue en est admirable, comme toujours chez Guitry. Très bien entouré, Michel Sardou maîtrise son rôle avec retenue et malice. On sent pointer la jubilation lorsqu’il s’adresse directement au public et épingle les femmes. Misogyne Guitry ? Certes, mais avec tant de drôlerie qu’on lui pardonne. Sa misogynie est celle d’un amoureux blessé, d’un admirateur déçu, qui voudrait encore y croire mais qui se protège. Désabusé ? Aussi. Ce qui  donne au texte une multitude de nuances, tout en lui gardant son intelligente férocité et son invention.

Des seconds rôles pas secondaires

Mais pour que la mécanique prenne, il faut des seconds rôles à la hauteur. Chacun des personnages éclairent la vie et le caractère de Daniel Bachelet d’une lumière particulière. Et mettent en avant son acceptation du temps qui passe et son désabusement.

La pétillante et infidèle épouse est divinement interprétée par Lisa Martino tandis que Carole Richert prête ses traits à la tonitruante Valentine. Nicole Croisille et Patrick Raynal endossent avec espièglerie pour la première et maladresse touchante pour le second le rôle de l’amour de jeunesse et du vieux copain, tous deux fantômes d’un passé nostalgique. Laurent Spielvogel joue, comme toujours, à merveille sa partition tandis que les deux rôles du majordome et de la soubrette sont endossés par Michel Dussarat et Dorothée Deblaton.

Le théâtre de la Michodière, un sacré clin d’œil !

Sacha Guitry a longtemps été « persona non grata » à la Michodière, du moins tant que ce théâtre était dirigé par le couple Pierre Fresnay-Yvonne Printemps. Le programmer pour la saison est un joli clin d’œil de Richard Caillat et Stéphane Hillel et le succès de la pièce une belle revanche posthume pour le dramaturge.

S’il est difficile à interpréter, Guitry est aussi difficile à mettre en scène. Nicolas Briançon se frotte avec succès à l’exercice pour nous offrir une pièce intemporelle, élégante et féroce sur le déclin et la nostalgie.

Alors, on y va ou pas ?

On y fonce !!! Pour fuir la morosité ambiante, la médiocrité qui nous entoure, pour retrouver la langue française dans ce qu’elle a de plus brillant, pour rire, pour les comédiens tous formidables et pour saluer le pari réussi de Michel Sardou. « N’écoutez pas, Mesdames » est une bulle de champagne, à consommer sans modération.

Tous les renseignements sont là 👉 https://www.michodiere.com/fr_FR/