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Les hommes sont « visuels », les femmes « émotionnelles ». C’est un lieu commun largement répandu et solidement ancré dans les mentalités. Il est vrai que les hommes consomment plus de contenus pornographiques que les femmes, mais sont-elles réellement moins sensibles aux stimuli visuels ? Une étude récemment publiée semblent montrer le contraire. Le cerveau des hommes et des femmes répondent de manière identique face à des images à caractère érotique.

Ce n’est pas forcément une grande nouvelle, les femmes aussi aiment le porno. On observe depuis quelques années une augmentation importante du public féminin sur les plateformes de contenus érotiques et pornographiques, et beaucoup de sondages semblent également confirmer cette tendance. Cependant, l’idée persiste : le porno serait avant tout une affaire d’hommes.

Les chiffres tendent à donner raison à cette allégation. Fin 2018, le site Pornhub a réalisé un bilan statistique, et le résultat est sans appel : les hommes sont largement majoritaires sur le site. Cependant, la proportion d’hommes et de femmes varie significativement d’un pays à l’autre. Preuve que les facteurs sociaux et culturels jouent un rôle.

Mais existent-ils des facteurs biologiques permettant d’expliquer cette différence ? Les femmes sont-elles naturellement moins réceptives face à ce type de stimulation sexuelle ?

Des réponses neuronales identiques 

Pas de différence entre les hommes et les femmes. C’est la conclusion du travail réalisé par une équipe de recherche de l’Institut Max Plack de cybernétique biologique, en Allemagne. Ce résultat semble aller à l’encontre d’études antérieures, qui tendaient à confirmer que les hommes étaient plus susceptibles d’avoir une réponse neuronale face à une stimulation sexuelle visuelle.

Mais les auteurs de ce nouvel article sont partis de l’hypothèse que ces travaux souffraient de divers biais. Un des défauts reprochés à ces recherches est qu’elles reposaient essentiellement sur de l’auto-évaluation. Pour faire simple, demander à une femme si elle est excitée face à des images érotiques, c’est prendre le risque d’obtenir des résultats altérés par l’auto-censure. Les hommes admettent beaucoup plus facilement consommer du porno que les femmes. Une étude reposant uniquement sur des témoignages ne peut donc pas être considérée comme fiable. « La principale raison est peut-être que concernant les femmes il y a des effets secondaires d’inhibition qui les empêchent d’exprimer ce qu’elles ressentent vraiment » estime Hamid Noori, l’un des principaux auteurs de cette étude inédite, dans des propos recueillis par The Guardian.

Pour contourner ce biais méthodologique, il faut observer directement les réponses biologiques. Dans ce but, l’équipe allemande a compilé les résultats de 61 études portant sur l’excitation sexuelle dans le cerveau humain. Au total, cette analyse repose donc sur un échantillon de 1850 participants qui ont accepté de faire une IRM tout en visionnant des images pornographiques. Parmi ces personnes, des hommes, des femmes, homosexuels, bisexuels, et hétérosexuels. Et les chercheurs sont catégoriques : « « La base neuronale de l’excitation sexuelle chez l’homme est associée à l’orientation sexuelle mais, contrairement à l’opinion largement acceptée, elle n’est pas différente entre les femmes et les hommes ».

Aucune différence notable entre les hommes et les femmes donc. Les facteurs à l’origine de la faible représentation des femmes parmi les consommateurs de pornographie seraient donc essentiellement socio-culturels.

Une stigmatisation forte de la sexualité féminine

Les choses ne changeront pas du jour au lendemain. Mais cette nouvelle étude constitue un argument de poids pour débunker une fausse vérité particulièrement persistante. Non, les hommes ne sont pas des êtres plus « sexuels » que les femmes. Leurs pulsions ne sont pas plus fortes, et ils ne sont pas plus facilement stimulés. Pas pour des raisons biologiques en tout cas.

Cette idée reçue sert pourtant de justification à de nombreuses injonctions faites aux femmes. Dès le collège, les rappels à l’ordre se multiplient envers les jeunes filles portant des tenues considérées comme trop « légères » ou « provocantes », quand dans le même temps, les garçons jouissent d’une liberté vestimentaire plus importante. Le port d’un débardeur trop « voyant » sera réprimandé, tandis qu’un jeune homme portant un marcel ne souffrira d’aucune réflexion. Plus généralement, le caractère « provocateur » d’un vêtement est l’excuse par excellence pour justifier des comportements allant de l’agression verbale à l’agression physique. Un corps féminin trop découvert, est perçu comme une incitation, une invitation, voire une provocation déloyale à l’endroit des hommes, « victimes » de leurs penchants « naturels ».

Difficile de penser autrement si l’on part du principe que les hommes réagissent plus fortement à la vue d’un corps, même légèrement dévêtu. Mais si l’on se fie à la découverte des chercheurs de l’Institut Max Planck, il paraît évident que la source du problème est à chercher ailleurs. Si la tenue vestimentaire est si souvent invoquée pour blâmer les femmes ou pour banaliser les dérives masculines, c’est parce que leur corps est socialement sexualisé. Dans le jeu de la seduction, les hommes sont des sujets, les femmes, des objets. Dans ces conditions, le corps ne peut être un objet de désir féminin. Le fait qu’une femme puisse fantasmer sur des images érotiques est considéré comme un comportement déviant et indécent, y compris par les femmes elles-mêmes.

Et puis, si elles fréquentes moins les sites pornographiques, c’est aussi parce que cette industrie est un univers essentiellement masculin. Des contenus créés par des hommes, pour des hommes : pas étonnant qu’un grand nombre de femmes ne s’y retrouvent pas. Certaines personnes en ont pris conscience et on peut voir que les films pour adultes commencent à se diversifier, s’adressant à des publics de plus en plus variés, et tentant de rompre avec les codes stéréotypés de la pornographie mainstream. En première ligne de ce mouvement, on trouve la réalisatrice suédoise Erika Lust, une des principales figures du porno féministe. En France, c’est Lucie Blush qui porte le mouvement.  Cette nouvelle pornographie, promeut des valeurs de respect et d’égalité que ce soit devant ou derrière la caméra, et d’un côté ou de l’autre de l’écran. Mais n’allez pas confondre cela avec des films érotiques, également caricaturaux, qui voudraient que l’épanouissement féminin ne passe que par la romance et les pétales de rose.

Sans faire l’éloge de la pornographie, sa démocratisation et le fait que les femmes se la réapproprient (comme consommatrices et productrices), sont des tendances qui cassent nos idées préconçues sur la sexualité. L’étude qui vient de paraître permet de déconstruire ces mythes qui créent des différences imaginaires entre les sexes et contribuent à entretenir des inégalités.

Luc Lallemand