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Le premier smiley est apparu dans les colonnes du New York Herald Tribune du 10 mars 1953. Sa couleur vive et sa rondeur enfantine on vite fait de lui un marqueur universel de bonne humeur. Le smiley a été ainsi conçu pour édulcorer les dialogues sur les plate-forme d’échange de l’internet. Faiseur de dialogue, ou facilité pour celui qui voudrait l’éluder ?

L’émoticône, graffito d’une société qui n’a plus rien à se dire ?

Usé à outrage sur Facebook et Twitter, ce pictogramme a le don de perforer nos discussions.  La pastille interrompt le texte, cédant à la paresse ou à l’impuissance de locuteurs soudain réduits à l’incapacité de poursuivre leur échange. Dès que nous sommes à court de mots, nous congédions notre interlocuteur d’un smiley. Un moyen de couper la discussion, car le graphisme n’appelle pas de réponse, si ce n’est un autre smiley. C’est pourquoi ce jeu d’icônes apparaît comme l’élément le plus pauvre des échanges dialogiques qui se produisent sur les réseaux sociaux. L’émoticône n’est même pas un signe, elle est un signal. A l’instar des signaux que s’envoient les chauves-souris avec leurs ailes dans la nuit. Le niveau zéro du discours. Le lieu du déni de l’écriture comme moyen de communication. L’écriture paraît en effet le moyen privilégié d’exprimer, selon un schéma qui associe émission et réception, ce que nous sommes ou ce que nous voulons  dire du réel. Par un jeu d’élaboration de concepts, l’énoncé rédigé décrit le réel. Par un agencement de figures de style, il a même le pouvoir de le transfigurer. Mais le smiley n’a ni la concision d’un vocable, ni la force d’un symbole métaphorique. Il n’indique pas, mais marque au contraire le refus d’indiquer. Le smiley, positif ou négatif, est employé en réalité le plus souvent pour se dégager, et donc en même temps de se désengager d’une conversation sans avoir à répondre de cette fuite. C’est à croire que l’icône en bas de page de nos messages est le graffito désespéré d’une société qui n’a plus rien à (se) dire.

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Le smiley, un moment du dialogue ?

Et si ce constat désolé manifestait une marque d’impatience ? Le smiley, encore récent dans l’histoire des genres du dialogue, pourrait gagner en maturité avec le temps. Déjà, l’offre des smileys s’est diversifiée depuis leur apparition sur Facebook, en 2007, signe que ces graphismes peuvent évoluer. Dans leur aspect, qui pour l’instant demeure sommaire, mais aussi dans les usages qui lui sont dévolus. A l’analyse, l’on observe que cette image peut se transformer en un moment du discours dialogique. Il existe ainsi un jeu sur Twitter qui consiste à répondre le plus promptement possible à un smiley par une strophe versifiée. Conçu au départ pour éluder la rédaction d’une phrase complète, voilà que le smiley en vient progressivement à faire à nouveau appel à l’écrit, encourageant un mode original d’extériorisation de ses sentiments. Des graphistes travaillent à l’élaboration d’applications qui nous permettraient de dessiner en direct nous-mêmes nos propres icônes émotionnelles. Le smiley prendrait alors l’aspect d’une figure stricto sensu, et pourrait alors être même l’occasion d’une interaction originale entre le verbe et l’image, dans le cadre d’un dialogue qui présenterait une plus grande richesse encore qu’un échange de phrases nues. De quoi nous redonner le sourire.